Voici dans son intégralité la contribution d’Hervé de Carmoy à ce livre :

L’UNION EUROPEENNE, LES ETATS-UNIS, LA CHINE : QUELLES SOLIDARITES ? QUELLES RIVALITES ?
« L’Amérique est un grand pays, fort et discipliné dans la liberté, mais qui ignore beaucoup de choses, et d’abord l’Europe » Albert Camus (1947)
L’Europe est-elle en passe de tomber dans la trappe de l’oubli ? Après avoir conquis la première place dans l’Histoire du monde entre la Renaissance et la guerre de 14-18, elle a cédé le flambeau aux Etats-Unis. La victoire de 1945 a conforté l’Amérique dans sa position de première puissance militaire, économique, financière et culturelle. Or, depuis la chute du mur de Berlin, la puissance relative des Etats-Unis ne cesse de décliner sans, pour autant, que l’Europe n’en tire un avantage géopolitique. S’agit-il d’un mouvement irréversible au profit de la Chine et de l’Asie ? L’Amérique doit-elle se contenter de jouer en deuxième division, avec une Europe reléguée à un rôle de spectateur, voire de « payeur général en lieu d’acteur », selon la formule d’un ancien Premier Ministre israélien ?
Il se pourrait que cette interprétation ne saisisse que l’écume des choses. Nous ne sommes plus au vingtième siècle : le bouillonnement de la planète transforme toutes les sphères de l’activité humaine, notamment celle de l’usage de la force. Un nouveau monde émerge. Les lignes de partage traditionnelles entre solidarité et rivalité s’estompent au profit de liens adaptés aux circonstances. Les intérêts s’entrecroisent de façon pragmatique et imprévisible : qui eût cru, il y a deux ans, que la Chine communiste contribuerait à sauver le système bancaire américain, qui est à l’origine de la crise économique actuelle ? Dans ce nouveau monde, le bras de fer entre grandes puissances, les idéologies, voire les guerres de religion, perdent en pertinence. Le devant de la scène est occupé par les intérêts économiques, avec en arrière-plan la remarque de Hegel : « l’Histoire de l’humanité est une histoire de lutte de pur prestige et c’est une lutte à mort ».
Alors qu’en est-il de la solidarité de l’Europe avec les Etats-Unis et la Chine ? Elle est à géométrie variable. Elle est inscrite dans les faits sur le plan économique et monétaire. Elle est nuancée dans le domaine financier. Elle est contrastée au niveau de l’action. L’Europe enfin se trouve dans un état de dépendance militaire durable à l’égard des Etats-Unis.
L’Europe économique est solidaire des Etats-Unis et de la Chine. Selon le rapport Schuman sur « l’Europe – 2009 », le Vieux Continent, avec ses 497 millions d’habitants, génère 42 % du commerce mondial. Il forme le principal ensemble économique mondial. Certes les Etats-Unis constituent la première puissance économique, avec un PIB de 14 trillions de dollars, soit trois fois celui de la Chine. Mais, ensemble, les pays européens sont à l’origine de 22,6 % de la production mondiale contre 21,4 % aux Etats-Unis et 10,8 % en Chine.
La mondialisation dessine toutefois un nouveau monde, un monde moins occidental. En 2025, l’Europe et les Etats-Unis ne représenteraient plus que 8 % de la population mondiale contre 50 % pour l’Asie. La part de l’Asie dans le PIB mondial passerait de 24 % à 38 % ; elle serait ainsi à parité avec l’OCDE. L’Europe est donc condamnée à repenser ses relations avec un nouveau monde : l’Asie. L’interface Europe-Asie répond à une logique d’intégration autant qu’à une dynamique de confrontation. L’intégration est alimentée par les flux de toute nature, les réseaux et la libre circulation. La confrontation se nourrit d’OPA, de prix artificiellement bas, de marchés conquis dont l’Europe et les Etats-Unis deviennent exclus, d’une compétition féroce pour la localisation des sites de recherche et de production. Pour l’instant, l’intérêt bien compris des trois régions est de faciliter le bon fonctionnement du système. Il s’est avéré bénéfique pour l’immense majorité des populations.
Qu’en est-il de la sphère financière ? La solidarité a joué à plein au moment de la crise des « subprimes ». La collaboration entre instituts d’émission, Etats et grandes banques nationales a été exemplaire. La Chine a géré d’une main sûre ses avoirs en dollars et leur parité. Les Etats-Unis ont su neutraliser les risques de faillites bancaires. L’Europe a assuré la liquidité de son système. Les résultats sont au rendez-vous, et chaque pays rebondit en fonction de ses aptitudes : bon taux de croissance pour la Chine, reprise hésitante aux Etats-Unis, relative stagnation en Europe.
La crise de 2008 a transformé l’industrie financière. Un nouveau modèle chinois émerge. Il se différencie du modèle américain pour se trouver en résonance partielle avec ceux de l’Europe et de nombreux pays en voie de développement : en Chine, l’Etat – jamais absent - joue un rôle croissant. Il encadre au plus près l’activité des firmes étrangères, renationalise, crée des champions nationaux. Il contrôle les prix, les taux d’intérêt, les taux de change. Plus important encore, la Chine met à la disposition des grands groupes chinois plus de mille milliards de dollars, à long terme et à taux d’intérêt négligeable. Une telle manne fait coup double : elle relance, dans l’immédiat, l’économie chinoise et contribue à la sortie de crise du système financier occidental. Elle permet aux élites chinoises, investies dans les marchés, de gagner de l’argent. Depuis près de douze mois la Bourse de Shanghai a pris 90 %. N’oublions pas que la culture chinoise ne privilégie pas l’égalitarisme mais le labeur intense et les jeux de l’argent. C’est dire les affinités que les Chinois ont avec les Américains. Ils pourraient l’un et l’autre faire leur la formule de Guizot : « enrichissez-vous ». En fait, ils le veulent tous, et vite. Evitons l’angélisme. L’Europe participe de cette mentalité. Mais elle n’a pas encore fait sien le postulat sino-américain selon lequel les inégalités extrêmes agissent comme des accélérateurs de croissance. Elle se contente d’un faible taux de croissance, compatible avec sa richesse actuelle et son absence d’ambition géostratégique. Elle n’est habitée par aucune transcendance, ressort intime de nombreux zèles missionnaires collectifs ! Enfin, l’Europe n’a pas encore secrété un rêve d’avenir partagé : dire cela, c’est rappeler qu’elle n’est pas, aujourd’hui, une nation.
Par contre, les élites de la Chine restent mues par une volonté de prééminence. C’est un moteur puissant pour hausser un peuple au premier rang, surtout s’il a faim d’abondance et de considération.
Solidarité et processus de développement interne sont inséparables dans la philosophie de l’action politique de l’Europe. Il est clair que l’Europe s’est construite depuis 1951, comme l’a déclaré Robert Schuman, « par des réalisations concrètes, créant une solidarité de fait ». Au départ elle comptait 160 millions d’habitants et 6 pays. Soixante ans plus tard, elle réunit 27 Etats, et 497 millions de citoyens. Depuis sa création l’Union Européenne est en révolution silencieuse. A travers des abandons de souveraineté ciblés et progressifs, elle ne cesse de substituer l’union libre des peuples aux rivalités nationales. Elle constitue un marché d’un demi-milliard de consommateurs, soit 40 % de la population chinoise et 40 % de plus que les Etats-Unis. Elle subventionne les infrastructures des régions défavorisées. Elle promeut avec un certain succès une politique commune dans les domaines scientifiques, technologiques et de l’environnement. Un montant de sept milliards d’euros est consacré à des programmes d’échanges d’écoliers et d’étudiants européens. Des progrès sensibles sont réalisés dans le domaine de la sécurité avec « Europol », « Eurojust » et la lutte anti-terroriste. Toutefois, la volonté politique peine parfois à apparaître clairement derrière les complexités administratives et institutionnelles, ce qui induit le risque d’éloigner les citoyens du projet européen.
Tout ceci illustre le fait que les valeurs humanistes du siècle des Lumières s’enracinent par petites touches dans toute l’Europe. L’Etat de droit progresse. Les résultats économiques dans la durée sont spectaculaires. Rappelons-nous le chemin parcouru depuis 1947. A cette époque, le niveau de vie américain était quatre fois la somme des niveaux de vie de la France, de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne et de l’Italie. Le Plan Marshall, l’adoption des meilleures pratiques en vigueur dans les universités et les entreprises américaines ainsi que la création d’un marché unique ont transformé la réalité économique et sociétale de l’Europe. Les niveaux de vie sont devenus comparables de part et d’autre de l’Atlantique, avec des inégalités nettement moins marquées du côté européen. Certes l’Union Européenne doit affronter une récession. Elle constate avec mélancolie un basculement économique, financier et donc à terme politique, au profit de la Chine et de l’Asie. Elle s’interroge : quel modèle d’organisation le monde devrait-il adopter ? Peut-il s’inspirer de ses propres réalisations ? La force de l’Europe est d’avoir su rétablir la paix de façon durable sur le « continent des guerres ». Les pays européens ont réussi ce pari, car ils ont accepté d’avancer à petit pas dans leur union. Ils ont respecté la culture et les institutions de chacun, à l’intérieur d’une charte démocratique minimaliste. Ce modèle de puissance normative (« soft power ») peut-il perdurer ? Conviendra-t-il de s’en inspirer dans d’autres régions du monde ?
La démarche européenne est-elle en résonance avec la Chine et les Etats-Unis ? En réalité, l’Europe n’intéresse la Chine que comme débouché : il n’y a pas de solidarité avec la Chine. Il y a une relation client – fournisseur qui exige de la diplomatie et des moyens financiers. Quant aux Etats-Unis, ils apprécient l’Europe comme allié historique, riche et accommodant. Dans la réalité, cela convient très bien aux Etats-Unis : créer des alliés dans la durée n’est pas nécessairement leur point fort. Ils préfèrent agir au cas par cas et selon les circonstances afin de conserver, concentreés entre leurs mains, l’initiative et la rapidité d’exécution. Il est en outre des domaines où il n’apparaît pas souhaitable que l’Europe leur emboîte le pas, notamment pour tout ce qui touche à la prééminence de la sphère financière sur l’industrie.
La raison de cette absence de rivalité entre l’Europe et les Etats-Unis est simple : il existe une différence de nature entre la force et la puissance. Il y a une force de l’Europe dans ses résultats et dans sa démarche. Il n’existe pas de puissance européenne. L’exercice de la puissance exige une volonté collective. Il faut pouvoir s’infliger un haut niveau de sacrifices, mesurés en termes de choix financiers, de durée et d’intensité de travail et de remise en cause brutale d’avantages acquis. Il faut accepter de fortes prises de risques et les inégalités sociales. Les Etats-Unis et la Chine ont privilégié cette voie. Ils amputent tous les ans leur richesse nationale d’un montant considérable pour le consacrer à leur outil militaire. L’Europe a pris le contre-pied. Le pourcentage du PIB de l’Europe consacré aux dépenses de retraites et de santé est en constante augmentation, tandis que diminue la part relative des dépenses militaires. L’Europe a tourné le dos pour l’instant à la puissance par les armes, même si la Grande-Bretagne et la France conservent chacune une armée de qualité dotée de technologies avancées. La puissance militaire et sa projection sont, en revanche, au cœur de la stratégie américaine. Il est intéressant de noter qu’au cours de leur histoire les Américains n’ont jamais assigné une limite aux ressources financières requises par leur effort militaire. Mais ce qui a été pertinent pendant deux siècles l’est-il encore à notre époque ? L’Asie et le Moyen-Orient continueront-ils à financer un déficit américain largement creusé par les dépenses militaires ou voudront-ils voir une fraction croissante de l’épargne américaine réorientée se substituer à eux ? Au XXIe siècle, la force armée de l’Amérique, au-delà du rayonnement de ses réseaux, de ses universités et de sa recherche, peut-elle demeurer le principal levier de l’exercice de la puissance mondiale ? L’Amérique peut-elle rester à ce niveau de prééminence militaire et politique avec une industrie battue en brèche par le monde entier ? C’est ainsi que les panneaux solaires chinois ont pris 25 % du marché américain en 5 ans. Ne conviendrait-il pas alors, dans les années à venir, de forger d’autres modalités de collaboration avec l’Europe, afin de tenir compte des nouveaux rapports de force avec la Chine ?
De 1945 à 1975 la puissance aux Etats-Unis fut exercée par ce qu’on a appelé le « complexe militaro-industriel ». Depuis lors, la dimension financière a pris le dessus. On peut parler d’un « complexe militaro-financier », la dimension militaire permettant de sécuriser les flux financiers. Il est plausible que les élites américaines tenteront de préserver cet îlot de puissance financière et s’efforceront de limiter l’impact de toute réglementation financière internationale. Il est probable que le capitalisme financier américain continuera à socialiser les pertes et à privatiser les profits. Les banques ont plus que triplé leurs marges et augmenté les spéculations. Elles ne distribuent que peu de crédits au secteur productif, la raison en étant tout simplement que les banquiers commerciaux semblent être une espèce en voie de disparition, et que la manne financière se régénère dans les salles de marché. Elle procure des profits immenses à une petite élite peu désireuse de voir le pactole se réduire. Il est souhaitable que l’Europe continentale, emmenée par l’Allemagne et la France, et en contrepoint de la Grande-Bretagne, privilégie la dimension industrielle.
Reste le domaine militaire. Les Chinois ont un budget officiel de 56 millards de dollars. Il augmente de 14 % cette année, certes d’un niveau faible où les parts du nucléaire et de l’espace représentent les lignes budgétaires dominantes, l’armée conventionnelle demeurant relativement archaïque. Dans les quinze ans à venir la Chine aura les moyens économiques et la volonté politique d’accéder au rang de grande puissance militaire même si, a priori, elle n’envisage pas de stratégie de conquête.
Mais alors, quelle est la signification de la hausse à deux chiffres depuis dix ans des budgets militaires américains et chinois ? Ne mesure t-elle pas un potentiel de rivalité ? L’Histoire montre qu’une augmentation massive de dépenses militaires n’a jamais coïncidé avec une démarche de pure solidarité. Elle fonde une rivalité qui s’exprime à plusieurs niveaux.
Parler de rivalités, c’est évoquer des rapports de force ; or au niveau des grandes puissances, les équilibres relatifs évoluent. Depuis une génération la prééminence américaine s’est dégradée, sauf sur le plan militaire, domaine où les Etats-Unis bénéficient d’une supériorité écrasante. La chute du Mur de Berlin a marqué le début d’un paradoxe, à savoir une succession ininterrompue de conflits interminables alors qu’une « pax americana » de longue durée semblait à portée de main. Les Etats-Unis avaient vaincu l’Union Soviétique en ne livrant que des combats périphériques. Ils auraient pu participer à un processus de paix généralisée tout en préservant leurs intérêts et ceux de l’Europe au Moyen-Orient. Certes il y eut le 11 Septembre. Cette attaque fournit tout à la fois une justification et un prétexte pour la présence des forces américaines en Afghanistan et en Irak.
Les causes et les conséquences de cet état de guerre interminable sont multiples. La plus fondamentale pourrait être une mutation du comportement du consommateur américain qui se mit à privilégier une consommation financée par la Chine et le Moyen-Orient au détriment de l’investissement. Dans cette situation, chacun porte une part de responsabilité. Les particuliers ne se réfrènent plus ; leur endettement explose. La mentalité collective américaine privilégie le court-termisme et accepte un état de dépendance croissante à l’égard du travail effectué en Asie et du pétrole en provenance du Moyen-Orient. Ils adoptent la règle de vie de certaines élites européennes de 1780 qui affirmaient : « mangeons notre capital et mangeons-le gaiment ». Les résultats sont connus : l’épargne individuelle s’effondre, les déficits atteignent des sommets. Plus grave, car il sera plus long d’y remédier, le tissu industriel américain se délite. Beaucoup, parmi les meilleurs talents, quittent le service public et l’industrie, ou refusent d’y entrer, pour faire fortune dans la finance spéculative. Dans ce contexte, que font les Etats-Unis pour protéger leur mode de vie ? Ils mobilisent une machine de guerre bancaire « made in America », jugée hors pair à l’époque. Grâce à elle, ils collectent à l’étranger et redistribuent en interne les excédents de liquidités de l’Asie et du Moyen-Orient. Pour éviter tout risque de pression indue, ils décident de compenser ces liens de dépendance financière et économique. Le levier existe : l’Amérique établit une supériorité militaire massive au Moyen-Orient, avec un soutien minime de l’Europe. Il en résulte une obésité de son endettement interne et externe, qui, conjuguée à des erreurs techniques de gouvernance à plusieurs niveaux, entraine une crise financière puis économique. Le scénario est conforme à ce qu’écrivait Churchill : « les hommes d’Etat qui cèdent au désir de guerroyer, ne sont plus maîtres de leur destin, mais esclaves d’évènements imprévisibles et incontrôlables ».
Pendant que l’Amérique altère son excédent de richesses par la guerre, par le sous-investissement et par le surendettement lié à la consommation, la Chine et l’Europe entendent chacune affirmer leur prééminence ou leur pertinence par d’autres voies. La Chine puise dans la grandeur de son passé le ressort interne pour redevenir l’Empire du Milieu. En cela elle se différencie de l’Europe qui a effacé de sa mémoire collective son histoire conquérante des derniers siècles, sans pour autant parvenir, pour le moment, à faire disparaître des conflits séculaires en son sein.
La Chine joue tout à la fois le jeu de la solidarité et celui de la rivalité. Elle accepte de créer avec les Etats-Unis une soixantaine de commissions mixtes. Elle s’intègre dans les organisations internationales. Mais les domaines de rivalité se multiplient : la Chine pénètre l’Afrique et l’Amérique latine, zones d’influence traditionnelle de l’Europe et des Etats-Unis, par de multiples canaux. Elle envoie des médecins, des experts agricoles, elle investit, exploite des mines et crée des ports. Elle ne donne pas de leçons de morale mais diffuse l’image d’un ancien pays colonisé qui s’est redressé à force de travail. Ce faisant, elle sécurise ses approvisionnements en énergie et matières premières. Elle élargit ses débouchés. Elle se prépare à un bras de fer avec l’Euramérique dans de nombreux domaines, dont la finance, l’Iran et Taiwan.
En finance, le nerf de la guerre, ce sont les liquidités. L’Occident est asséché. La Chine dispose d’une marée de capitaux. Mais il y a plus : elle noue des alliances étroites avec les fonds souverains, pour acheter en association avec eux des mines, de l’or, du pétrole, de l’immobilier ou des participations dans des entreprises de distribution ou de technologies en Occident. Les capitaux des fonds souverains permettent à la Chine de se démultiplier, de faire jouer à son profit l’effet de levier. Les alliances se font discrètement et au cas par cas. Certes la démarche n’est pas sans aléas : en un an, la Chine aura triplé le montant de ses encours bancaires destinés à ses grands groupes. Il est de notoriété publique qu’une partie de ces sommes a été investie dans les matières premières, sur les marchés intérieurs de l’immobilier et des titres. Les risques de pertes sont significatifs. En tout état de cause l’Europe et les Etats-Unis peuvent et doivent relever le défi de l’industrie financière chinoise. Ils ont pour eux la tradition, les équipes et certains flux. Pour ce faire, leurs banques devront se concentrer, se spécialiser, renforcer leur présence en Asie et repenser leurs méthodes de gestion interne. Il s’agit d’une œuvre de longue haleine mais essentielle pour rééquilibrer les rapports de force.
Les accointances de la Chine avec l’Iran constituent une autre phase de cette immense partie de jeu de Go visant à réduire l’influence des Etats-Unis et donc de l’Europe au Moyen-Orient puis en Asie. La Chine avance ses pions avec prudence. Elle explore aussi les possibilités de faire émerger une monnaie régionale et accumule de l’or à cet effet. Elle envisage de créer un concurrent à Internet. Elle structure à un rythme accéléré son potentiel militaire. Elle gère avec doigté sa relation avec les Etats-Unis, car l’évitement d’un conflit direct est au centre de la stratégie de survie de ses élites. Elle mobilise ses nouveaux réseaux en faveur de sa politique à l’égard de Taiwan.
Dans ce contexte qu’en est-il de l’Europe ? Les faits prouvent qu’elle est en phase avec plusieurs tendances de fond de notre époque : la première est la volonté farouche de trois milliards d’individus de par le monde d’accéder au statut de classes moyennes ; l’Europe, à l’instar des Etats-Unis, a dans une large mesure réalisé cet objectif. La seconde consiste en le retour généralisé de la puissance publique. Cette évolution reflète une prise de conscience collective d’un intérêt général mondial lié aux risques de l’environnement, des pandémies, des excès du marché financier et du terrorisme. L’Europe est en pointe dans ces domaines. Les Etats-Unis dans la rhétorique se rebiffent mais restent avant tout pragmatiques. Ils n’hésitent pas à nationaliser AIG, General Motors et les principales banques américaines. Mentionnons enfin, comme troisième tendance lourde, la quasi-impossibilité d’imposer à aucun pays, par les armes, des changements de régimes et/ou de modes de vie. Ce nouvel axiome est conforme à la démarche de l’Union Européenne, fondée sur le volontariat et la progressivité. Il va à l’encontre du zèle missionnaire inscrit dans les gènes américains. Son application à l’avenir fera l’objet d’intenses négociations.
Ainsi, une nouvelle architecture se dessine dans l’exercice du pouvoir à l’échelle mondiale ; la notion de gouvernance partagée prend peu à peu le pas sur les lourdes bureaucraties militaires, financières ou politiques. La diplomatie redevient centrale. Mais seule l’Europe aujourd’hui accorde de plus en plus de poids à la diplomatie multilatérale, la Chine et les Etats-Unis restant dans des logiques essentiellement bilatérales.
Dans ce contexte, quel sera le positionnement relatif de l’Europe, de la Chine et des Etats-Unis ? Peut-on dégager quelques lignes de crête pour mieux appréhender l’avenir ?
Il paraît souhaitable que l’Europe poursuive sa progression laborieuse. Après s’être élargie elle devra tenter de s’approfondir afin de renforcer son efficacité au niveau de l’action. Cela deviendra essentiel, si elle veut gagner en poids relatif. Son manque de moyens militaires et son déficit d’action sur le plan international pourraient la condamner à devenir une immense Helvétie, ce qui n’est pas dans l’intérêt des Etats-Unis face à l’Asie. Pour peser davantage dans le rapport de force Chine / Amérique, l’Europe devrait sans doute se rapprocher de la Russie, tant les complémentarités industrielles et énergétiques sont profondes. En ce domaine, l’Allemagne a été précurseur. En tout état de cause, derrière le gant de velours, l’Europe devra se forger une main musclée. Elle lui sera indispensable pour retrouver aux côtés des Etats-Unis une influence géostratégique notable. Les Etats-Unis ne souhaitent pas dépenser une vaste énergie pour gérer la complexité européenne. Leurs priorités sont ailleurs.
Les Etats-Unis ont des révisions déchirantes à effectuer. Ils l’ont fait par le passé. Ils ont tiré les conséquences du moratoire de fait entre les grandes puissances depuis la guerre de Corée en 1951 qui a montré que le conflit nucléaire entre grandes puissances est exclu : la crise des missiles de Cuba en a été la preuve. Il leur faudra de même tirer les leçons de leurs récentes expéditions militaires au Moyen-Orient. Le recours à des forces d’occupation a montré ses limites. Ce qui était pertinent de 1945 à 1989 ne l’est sans doute plus de la même manière à l’avenir. Au-delà d’un outil d’une puissance sans égale, l’autorité morale des Etats-Unis sur le plan militaire sera influencée par la manière dont ils accompagneront les transformations au Moyen-Orient et par les résultats qu’ils obtiendront. Sauront-ils s’extirper de l’Afghanistan et de l’Irak, et trouver la voie juste avec l’Iran, comme ils ont su le faire voilà plus d’une génération avec la Chine ? En tout état de cause, la clef de voûte de la puissance des Etats-Unis au vingt-et-unième siècle restera d’ordre militaire, mais elle devra reposer surtout sur la régénération de leur tissu industriel. En fait les Etats-Unis doivent effectuer une double révolution : la première concerne la finance : leur suprématie se relativise ; ils ne sont plus la première source de capitaux ni la seule monnaie mondiale. L’euro, la croissance de l’endettement américain qui atteint 90 % du PIB, et l’intérêt des Chinois pour la création d’une monnaie asiatique sont symptomatiques de la transformation du paysage monétaire mondial. Il en est de même de la galaxie bancaire et financière : les champions américains ont trébuché. Certes, ce ne sont pas les seuls. Mais toutes ces évolutions témoignent d’une mutation, à savoir la fragilité de toute suprématie financière, notamment américaine. Il s’ensuit que les Etats-Unis doivent accepter de réduire l’importance de leur industrie financière, dont l’exubérance a contribué à leur déclin industriel en détournant les meilleurs talents de l’industrie – c’est-à-dire du temps long – vers les métiers de la finance, c’est-à-dire de la spéculation. Force est de constater aujourd’hui, au vu des résultats des banques américaines et de la distribution des bonus qu’elles prévoient, qu’aucune inflexion en ce sens ne se dessine à l’horizon. En outre, le citoyen américain devra accepter d’investir dans le long terme : les infrastructures, les écoles, les universités et la santé, le capital-risque. Il est essentiel que les Américains le fassent, et qu’ils manifestent en ces domaines l’immense volontarisme dont ils sont capables.
Quant à la Chine, sa prééminence relative s’accentuera : son poids démographique, son insertion dans une Asie en expansion et son économie sont des atouts impressionnants. Les chiffres de la prochaine décennie sont inscrits dans le disque dur du pays. Les Chinois n’ont pas fait d’erreur de politique économique ou financière depuis près de dix ans. Tout indique au contraire qu’ils effectuent les choix internes et internationaux judicieux tant du point de vue industriel que monétaire. Il reste les risques de dérapages liés à l’étatisme surdéveloppé, à l’absence de démocratie politique, aux erreurs éventuelles d’investissements, au goût immodéré pour le jeu financier, et à la corruption. Les élites chinoises veulent à tout prix éviter la révolte des « Sans-Culottes ». Elles ont le mode d’emploi : une bonne dose de croissance économique, un fond solide de répression policière et un zeste de contrôle de l’information. Les résultats seront au rendez-vous.
Alors qui aura la haute main sur les affaires du monde ? Les paris sont ouverts, tant le mouvement brownien impulsé par les marchés et les dirigeants est imprévisible. Mais le sol ne se dérobe pas sous nos pas. La pérennité continuera à appartenir aux collectivités qui sauront incarner, dans le temps, les valeurs de pragmatisme, d’humanisme, et de création de richesses durables.
Hervé DE CARMOY