20 mai 2008 - La Tribune
A la porte des Etats-Unis les problèmes s’accumulent : difficultés économiques et financières ; défis géopolitiques qui tendent à creuser le déficit intérieur et extérieur des USA, sous-développement des infrastructures et inégalités sociales. L’Amérique entend-elle rebondir ou au contraire se replier et circonscrire son territoire d’influence ?
La crise des crédits hypothécaires est révélatrice de l’état général de l’économie américaine. Elle fut le déclencheur de la crise financière actuelle. Toutefois le point de départ se situe sans doute en amont des difficultés de l’immobilier. Il pourrait résider dans la baisse des revenus de 80% des travailleurs américains. Depuis 2006, leurs salaires ne cessent de diminuer en chiffre absolu. C’est ainsi que leur feuille de paye hebdomadaire a été amputée de $ 3,55 en avril 2008. les augmentations de salaires des 12 mois précédents ont été absorbées par les hausses de prix de l’essence et des denrées alimentaires. Le nombre de travailleurs à mi-temps est passé de 4,9 à 5,2 millions en un mois. Le chômage a augmenté en un an de 326 000 personnes sans compter tous ceux qui ont été mis au chômage partiel ou qui sont encouragés ne pas chercher un emploi. La précarité se répand. La crise immobilière n’est qu’un des clignotants rouges, signalant un passage à vide de l’économie américaine. L’importance des conséquences financières qu’elle suscite trouve pour partie son explication dans le laminage des classes moyennes américaines qui s’amplifie depuis une décennie. Pour protéger son mode de vie, l’Américain moyen s’est endetté au-delà du raisonnable.
Il est cependant permis d’avancer l’hypothèse que la crise des « subprimes » n’aurait pas déclenché à elle seule une crise financière mondiale. Les pertes immobilières « stricto sensu » étaient évaluées à l’origine entre $ 80 et $ 130 millions. Elles auraient pu n’être qu’un incident de parcours, si les institutions financières américaines n’avaient commis de lourdes imprudences. Par jeu et par appât du gain, elles ont transformé le métier de gestionnaire de capitaux, en casino. Elles ont créé des montages opaques et difficiles à dénouer. Elles ont pris des risques inconsidérés. En conséquence, les pertes seront un multiple élevé des sommes annoncées à l’origine. Elles pourraient atteindre, selon des responsables avertis, un chiffre situé entre 800 et 1200 milliards de dollars. On comprend que les autorités de tutelle aient accepté un étalement dans le temps, de trois à cinq ans, de la dépréciation de ces actifs. Il ne s’agit pas d’une première dans l’histoire récente des Banques Centrales. A la fin des années 1980, le pragmatisme britannique avait conduit la Banque d’Angleterre à consentir un lissage sur trois à cinq ans des pertes sur les crédits à l’Amérique Latine. Cela signifie que la Banque Centrale américaine continue à injecter des montants considérables dans le système bancaire. Sa dernière intervention s’élève à $ 150 Md à 2% et permet aux banques de reconstituer leur marge et leur liquidité. La Federal Reserve donne ainsi le temps au temps, faisant confiance à l’esprit d’entreprise des Américains pour retrouver le chemin de la création de richesses.
L’Amérique en aura besoin. La crise financière ne se limite pas aux défaillances dans le secteur des « subprimes ». Elle pourrait s’étendre à une fraction des crédits à la consommation. Les statistiques montrent que les concours octroyés par débit des cartes de crédit, sont utilisés massivement par 80% de la population la moins aisée des Etats-Unis. Ves lignes de crédit aux particuliers ont souvent été accordées sans discernement. Leur utilisation a constitué la variable d’ajustement pour les ménages qui éprouvaient des difficultés à respecter l’échéancier de leurs crédits immobiliers ou à faire face à l’accroissement de leurs dépenses courantes liées à l’augmentation du coût de la vie. Ces crédits à la consommation représentent un encours d’environ 13 000 milliards de dollars.
Un problème d’envergure dans ce secteur aurait des répercussions considérables et il est clair que chacun y met du sien pour prévenir une nouvelle crise sectorielle. Le gouvernement fédéral a fait voter un paquet fiscal de $150 Md. Les premiers chèques devraient arriver en Mai. La Federal Reserve accepte de prendre en possession des crédits à la consommation en contrepartie de ses avances interbancaires. Enfin, la grande distribution comprime au maximum ses marges sur les produits de première nécessité, afin d’en réduire les prix.
Mais désormais une page de l’industrie financière américaine est tournée. Elle sera amenée, à l’avenir, à se concentrer et à se spécialiser afin que les entreprises en cause puisse abaisser leur point mort tout en améliorant le contrôle des risques. Elles devront renforcer leurs fonds propres. Il est légitime de prévoir que les capitaux étrangers seront largement tenus à l’écart, tant il est devenu aléatoire d’investir dans des établissements financiers américains qui ne seraient pas contraints par les autorités règlementaires à externaliser l’essentiel de leurs pertes. Les fonds souverains ont encore présent à leur mémoire les quelques $30Md perdus en quelques mois, en investissant vite et sur parole, dans des établissements de premier rang tels que Citi Corp et Merril Lynch.
L’analyse des conséquences de la crise financière aux USA implique d’intégrer la dimension de l’évolution des taux de change. Il s’agit certes d’une équation à plusieurs inconuues. Mais une constatation s’impose : la monnaie aux Etats-Unis passe après l’exercice d’un pouvoir géopolitique. Il est légitime de penser que l’accroissement du déficit externe et intérieur américain et la fragilisation de sa position au Moyen-Orient et en Asie entraîneront la persistance ou l’aggravation de la faiblesse du dollar, notamment à l’égard de l’Euro et du Yen.
Or quelles sont les tendances lourdes actuelles ? Les candidats des deux partis ont prévu dans leur programmes des réductions d’impôts ou des nouvelles dépenses sociales et médicales s’élevant à $300Md par an. A ce rythme le déficit public atteindrait 6% du PNB américain et celui de la balance des paiements serait d’un montant équivalent. Ce dernier est d’ailleurs à peine évoqué par les candidats à la Présidence. Il est difficile de prévoir toutes les conséquences d’un tel glissement. Rappelons cependant que les balances sterling ont tenu au 19e / 20e siècle aussi longtemps que l’Angleterre bénéficiait d’une triple prééminence, industrielle,financière et navale.
Or les Etats-Unis ont deux rivaux qui se font la courte échelle : la Chine en Extrême-Orient et l’Iran, au Moyen-Orient. Chacun d’eux veut éloigner les Etats-Unis de la région où ils entendent exercer leur prééminence historique. Ensemble, ils manoeuvrent à plusieurs niveaux : la Chine construit une gigantesque base pour ses sous-marins et missiles nucléaires dans l’île de Haïnan. Elle contrôlera ainsi ses routes maritimes qui l’approvisionnent en pétrole et en matières premières. Les porte-avions américains ne seront plus seuls à sillonner les mers. A un terme de deux à trois ans la Banque de Chine pourrait avoir accumulé des réserves de change de $ 2500 à 3000 Md suffisantes pour peser d’un poids dirimant sur la gestion du déficit extérieur américain. Il leur sera loisible d’agir par le biais des taux d’intérêt ou par les liquidités.
L’Iran, à une échéance de 3 ans, pourrait avoir développé l’arme nucléaire. Le franchissement de cette étape poserait alors d’immenses problèmes géostratégiques dont la sécurité d’Israël, mais elle conférerait à l’Iran une position centrale au Moyen-Orient. L’Iran négocie déjà avec ses voisins pour qu’ils facturent leur pétrole aux USA, dans une monnaie autre que le dollar. Son entrée dans le club des pays qui possèdent la bombe atomique lui donnerait un ascendant régional significatif, d’autant qu’elle dispose de 20% des réserves de gaz mondiales et de 7% des réserves de pétrole.
Au-delà de leur puissance industrielle, énergétique et peut-être, à terme, militaire, la Chine et l’Iran sont mus par une identification avec leur civilisation qui a traversé les millénaires et par un nationalisme sourcilleux. L’un et l’autre partagent une culture du ressentiment par rapport aux Etats-Unis et à l’Occident. Ils ont pris conscience que les rapports de force s’équilibrent en leur faveur.
Dans ce contexte une réalité s’impose : la poursuite d’une politique de déficit budgétaire et de la balance commerciale, ainsi que le choix de l’unilatéralisme en politique étrangère risquent de mener les Etats-Unis à une impasse qui pourrait se traduire, le cas échéant, par de graves secousses financières et monétaires, déclenchées cette fois de l’étranger. Il ne sera sans doute pas possible pour l’Amérique, au cours de la prochaine décennie, d’éponger ses pertes financières actuelles, d’accroître son déficit intérieur et extérieur et de poursuivre des politiques régionales couteuses et de longue durée au Moyen-Orient et en Asie. Certes l’Amérique reste une immense nation démocratique, généreuse, courageuse et capable d’innover et d’attirer les meilleurs talents au monde. Mais il lui faudra aussi repenser ses méthodes de gestion interne, son style, ses priorités et ses conceptions du pilotage du monde, si elle entend maintenir son rend et sa puissance. La prééminence de l’Amérique est à ce prix, sinon elle se condamne au repli.
Hervé de Carmoy